Discours de madame Caroline St-Hilaire à madame Ingrid Betancourt

Voir aussi la section spéciale dédiée à madame Ingrid Betancourt.

Très chère Madame Betancourt,

L'époque où nous vivons, avec ses calamités et ses tragédies, avec ses égarements et ses injustices, a néanmoins une caractéristique, une caractéristique qui est aussi extraordinaire qu'elle est sans précédent : le silence est maintenant devenu quasiment impossible.

Oui, le silence a une fin, et cette fin, c'est maintenant.

Car tout ce qui se passe dans le monde, n'importe où dans le monde, même dans le fond de la jungle colombienne, peut aujourd'hui devenir un grand cri entendu instantanément partout ailleurs dans le monde.

Tout ce qui se dit dans le monde, n'importe où dans le monde, dans quelque langue que ce soit, peut devenir un appel entendu partout dans le monde.

Si l'oppression, si l'aliénation, si la corruption et si l'exploitation ont pour principal allié le silence, alors la fin du silence marquera le commencement de la fin pour l'oppression, l'aliénation, la corruption et l'exploitation.

Ainsi, vos six années de captivité, aussi éprouvantes qu'elles aient été, ont débouché, de manière inattendue, et sans même que vous le sachiez sur le coup, sur une sorte d'espoir, sur une promesse d'avancée de l'humanité.

D'ailleurs, vous le dites vous-même dans votre livre. Parlant de votre capture, vous écrivez « j'étais loin de penser que la nouvelle capterait l'attention internationale »1.

Et pourtant, c'est le cas, car votre dignité, que vous avez maintenue alors que vous vous pensiez coupée de tout et de tous, a relevé le niveau moyen de dignité de ceux et celles que votre drame a touchés.

Je vous en suis personnellement reconnaissante car je suis de celles que vous avez touchées.

En effet, les circonstances ont permis, du temps que je siégeais au Parlement du Canada, que je sois celle qui exigea dès juin 2002 de notre gouvernement qu'il ait la dignité de prendre position à l'égard de ce qui vous arrivait.

Et ma voix qui réclamait votre libération n'était que l'une parmi les nombreuses voix qui retentissaient partout dans le monde le sens véritable, le sens profond, de l'engagement qui était le vôtre.

Car toutes ces voix réunies, ces voix des quatre coins du monde, même à votre insu, aspiraient à se mettre à l'unisson avec la vôtre, à s'élever à hauteur de votre vision des choses, une vision que je n'oserai certainement pas tenter d'exprimer autrement qu'avec vos propres mots, quand vous écrivez à propos de vos conditions de captivité :

« Enchaînée par le cou à un arbre, privée de toute liberté, celle de bouger, de s'asseoir, de se lever; celle de parler ou de se taire; celle de boire ou de manger; et même la plus élémentaire, celle d'assouvir les besoins de son corps … j'ai pris conscience — après de longues années — que l'on garde tout de même la plus précieuse de toutes, la liberté que personne ne peut jamais vous ôter : celle de décider qui l'on veut être. »2

Et j'ajouterai en toute modestie, si vous me le permettez, chère Madame Betancourt, « la liberté de décider ce que l'on veut faire ».

Car vous et moi, à des degrés différents, nous sommes l'une et l'autre dans l'action, donc sans cesse confrontées à la nécessité de réconcilier ce que l'on est, ou ce qu'on dit qu'on est, ou encore ce qu'on veut être, avec ce que la réalité nous permet concrètement de faire.

Ce que je retiens de ce que vous nous dites, c'est que la différence entre ce qu'on est et ce qu'on fait doit être la plus petite possible.

Sinon, l'action, en politique comme ailleurs, perd son sens, perd sa légitimité, et par conséquent sa dignité.

Car trop souvent, ce dicton voulant que la politique soit l'art du possible est une manière détournée de se donner bonne conscience quand on abdique devant la difficulté, quand on renonce à faire ce qu'on sait qu'il faut faire, quand il s'installe une faille entre ce qu'on est et ce qu'on fait.

Vous êtes l'exemple du contraire. Vous avez défini qui vous êtes, et vous avez fait en conséquence.

Et je crois savoir pourquoi.

Parlant de votre père, lui-même homme politique, vous écrivez dans votre livre :

« Papa prenait toujours ses décisions en se fondant sur des principes… Puis, lorsque je dus prendre moi-même mes propres décisions, j'ai compris que, face au doute, le meilleur chemin était toujours le sien. »3

Sauf que la décision dont il est question ici, ce fut celle que vous avez prise en février 2001 de faire le voyage à San Vincente que tout le monde vous déconseillait de faire, voyage au cours duquel vous avez été capturée.

Vous dites quand même, malgré six années de souffrances en captivité, que votre père avait raison.

Ça nous met tous et toutes au défi de nous demander désormais, dans tout ce que nous faisons, y compris en politique, surtout en politique, si ce que nous faisons, sur le plan international ou national ou régional ou local, est à la hauteur de ce que nous prétendons être.

Ça nous met tous et toutes au défi de fuir et de dénoncer ce que le cinéaste québécois Denys Arcand a appelé le confort et l'indifférence, ce refuge indigne des populations et de leurs dirigeants quand ils choisissent l'inaction et le silence.

Le silence a une fin.

Et puisque le défi que vous lancez, cet appel à la dignité, contre l'oppression, l'aliénation, la corruption et l'exploitation, est universel, puisque ce défi concerne les gens de partout, vous êtes donc désormais partout chez vous.

Voilà pourquoi, chère Ingrid Betancourt, nous vous demandons avec joie, avec amitié, et avec admiration, d'accepter pour toujours notre hospitalité, voilà pourquoi nous souhaitons que vous soyez chez vous ici, voilà pourquoi nous souhaitons que vous soyez désormais longueuilloise, en devenant Citoyenne d'honneur de la Ville de Longueuil.

Et en guise de présent pour signifier notre hospitalité, veuillez accepter cette jolie pièce de porcelaine blanche intitulée « Paysage urbain ».

C'est l'œuvre du sculpteur céramiste longueuillois Maurice Savoie, sur laquelle j'ai demandé qu'on inscrive ces mots : « Encore, toujours et partout, votre parole résonne. Votre action résonne plus qu'un symbole. Vous êtes une inspiration. »

Chère Ingrid Betancourt, bienvenue chez vous.



  1. P. 89 

  2. 4e de couverture 

  3. P. 53