Allocution de madame Caroline St-Hilaire à l’AQTR le 2 mai 2012

Seul le discours prononcé fait foi

La seule vraie réalité du transport, c'est la réalité au complet

Quand j'ai à m'exprimer sur un sujet techniquement complexe, devant des gens qui connaissent le sujet 100 fois plus que moi, je ressens, comme on dit, « une p'tit' gêne ». Soyons honnêtes : qu'est-ce qu'une élue pourrait bien vous dire, que vous ne savez pas déjà, à propos du domaine du transport. Pas grand chose. Je ressens d'autant plus « une p'tit' gêne » que les élu(e)s, depuis toujours, sont perçus par les spécialistes et les praticiens comme ne comprenant pas vraiment ce que sont les soi-disant « vrais problèmes ». Ou alors, ce qui est pire, les élus ont la réputation de simplement « garrocher d'l'argent aux problèmes ».

Pendant les années 60, il y avait un groupe d'humoristes célèbres appelés « Les Cyniques », et un de leurs numéros consistait à ridiculiser les promesses électorales des politiciens en matière de transport. Un des gags, dit par Marc Laurendeau (devenu ensuite un commentateur politique respecté), consistait à faire promettre par un politicien de construire un pont sur le Saint-Laurent… « dans le sens de la longueur » !!! Et tout l'monde se bidonnait. Je suis pas mal persuadée que si on avait lancé un appel d'offres sur la base de ce projet-là, y'aurait eu des firmes d'ingénieurs et des entrepreneurs pour « bidder dessus ».

Je vais donc tenter de vous exprimer quelques vérités, celles que je connais, celles que je vois et que je crois comprendre. Il y a une chose que je connais très bien : c'est les enjeux, plus spécifiquement les enjeux collectifs. En fait, on est confronté à un problème de cohabitation : d'une part il y a les automobilistes, ceux qui parcourent de courtes distances ce qui fait certainement tourner l'économie, mais dont certains utilisent l'automobile par choix. Et d'autre part, il y a les entreprises qui transportent les marchandises et qui utilisent le camion par obligation, mais que les congestions causées par le trop-plein d'automobiles empêchent de faire tourner l'économie à vitesse optimale.

Voilà comment je vois ça, que ce soit dans le contexte longueuillois ou dans le contexte de la grande région montréalaise. C'est une question pragmatique, une question de cohabitation, dans une perspective de dosage entre les uns et les autres, d'optimisation de l'usage de nos infrastructures de préservation de l'environnement, et au bout du compte : de qualité de vie, aujourd'hui, demain… et après demain.

Alors même s'il y a dans cette salle des gens de toutes sortes, des gens de diverses disciplines et de divers domaines toujours reliés au transport routier, je vais m'adresser spécifiquement aux praticiens du transport, ceux qui habitent nos rues et nos routes, ceux pour qui nos rues et nos routes, l'état de nos rues et de nos routes, la configuration de nos rues et de nos routes, sont des questions de vie ou de mort.

Ma vision des choses se résume en une question. Comment ça prend de boules dans le triangle de bois du jeu de billard, au début de la partie, pour le coincer complètement ? Une seule boule : la dernière, la quinzième. Avant qu'on mette la dernière boule dans le triangle, les 14 autres pouvaient bouger tant bien que mal. Dès qu'on met la quinzième boule, c'est la congestion complète, c'est la paralysie. Les études que nous avons faites à Longueuil sur la problématique de la mobilité et du transport ont même mis une date sur le moment où la 15e boule va arriver et où le système, théoriquement, va geler si rien de significatif n'est fait : 2031.

La solution facile au problème de la 15e boule, celle qu'on emploie depuis 60 ans, c'est d'agrandir le triangle, c'est d'agrandir le périmètre de l'activité commerciale, d'agrandir le périmètre de l'activité industrielle, d'agrandir le périmètre du développement résidentiel, donc d'allonger les distances entre les foyers d'activités, pour diluer la densité et décoincer le triangle. Et ça, ça s'appelle l'étalement urbain.

Je ne vais pas vous répéter toutes les preuves comme quoi ça ne fonctionne pas, toutes les preuves comme quoi ça coûte encore plus cher en temps et en infrastructures et en services, comme quoi « plus de distances » égale « plus de pollution », comme quoi l'urbanité n'a pas à annuler la ruralité, comme quoi l'urbanité n'a pas à avaler la ruralité, parce que ça n'aurait pas d'allure tant sur le plan social qu'environnemental. Le problème de la 15e boule du triangle va se régler, et il va se régler plus intelligemment, et pour plus longtemps, non pas en agrandissant le triangle vers l'extérieur, mais en l'agrandissant de l'intérieur. Et « agrandir de l'intérieur », dans la perspective du Grand Montréal, comme dans la perspective de l'agglomération de Longueuil, ça veut dire assouplir, ça veut dire optimiser, ça veut dire fluidifier, ça veut dire agir de toutes nos forces sur les variables qu'on contrôle pour gérer les constantes qu'on ne contrôle pas.

Quelles sont ces constantes qu'on ne contrôle pas ? D'abord, la population va augmenter d'environ 10 % en 20 ans et du même coup ses besoins en produits de toutes sortes. Et les produits dont la population a besoin, on sait que c'est le camionnage qui les transporte à 100 % dans les villes et à 50 % entre les villes quand la distance est de moins de 800 km.

Ça, c'est la réalité immuable, évidente. Et ça clarifie singulièrement nos objectifs, y compris les miens comme fiduciaire du bien collectif. Si je veux garder mon monde chez nous, si je veux qu'ils magasinent chez nous, si je veux qu'ils travaillent chez nous, je dois empêcher que les entreprises de chez nous, par crainte d'être asphyxiées par la 15e boule de billard, se délocalisent.

Dans l'agglomération de Longueuil, il y a 58 000 emplois juste dans les entreprises dont l'existence dépend du transport des marchandises. Quand je les vois menacés par la « 15e boule de billard », ça m'énerve un peu. Un peu beaucoup. Quand je vois qu'il passe 72 000 véhicules par jour sur Taschereau, avec ses feux de circulation et ses bouchons, pendant qu'il en passe 62 000 sur la 132 à circulation rapide, soit 16 % de plus dans le même axe, je sais que 72 000, c'est trop, et je sais que la 15e boule s'en vient. Et je sais aussi qu'un camionneur ou qu'une entreprise de camionnage, devant un blizzard dans la région des Bois-Francs qui leur perdre une heure sur la 20, diront stoïquement que c'est la faute de personne. Mais perdre une heure sur Taschereau, ça, c'est la faute de quelqu'un, c'est la faute des humains, c'est la faute des décideurs humains, et c'est inacceptable. Perdre une heure en arrivant au pont-tunnel, ou sur l'obsolète boulevard Métropolitain toujours au ralenti, ou à l'intersection de la 132 et de la 20 toujours coincée, ou sur Notre-Dame pour entrer et sortir de Montréal, ou dans tout autre foyer de congestion que vous voyez à l'écran, ça, c'est la faute des humains, ça, c'est la faute des décideurs humains, et ça, c'est inacceptable. Mais inversement, la solution au problème, la solution intelligente qu'il faut trouver et implanter ensemble, nous, les élus, avec vous, les praticiens, sera celle du gros bon sens. Et il nous dit quoi, le bon sens ? Il nous dit que chaque autobus plein de passagers, c'est une quarantaine d'automobiles de moins sur les routes, et pour le métro, c'est encore davantage.

L'arithmétique est claire : votre solution passe d'abord et avant tout par notre transport en commun. Votre solution passe par le réaménagement de nos infrastructures à condition qu'elles soient faites principalement pour favoriser le transport en commun. Favoriser le transport en commun, pour libérer les rues et les routes, c'est vous favoriser, vous, dans votre business, et dans votre apport au développement économique général. Et je ne parle même pas ici car c'est un autre sujet des bénéfices environnementaux du transport en commun. Mais il y a un hic. Le financement : améliorer le transport en commun jusqu'à ce que ça devienne la préférence des gens, ça coûte cher.

Le gouvernement Québécois qui proclame les vertus du transport en commun doit faire concorder ses investissements avec son discours. Actuellement, 80 % de ses investissements vont aux infrastructures routières, et 20 % au transport en commun. Il doit faire passer ça à 30 %. Il y a plus encore. Le gouvernement nous avait dit de nous entendre sur une mesure et qu'il y donnerait suite. La CMM a donc prôné une taxe progressive sur l'essence d'un cent par année pendant 10 ans. Il n'est rien arrivé. Je dirai aussi que je suis d'accord avec l'idée du péage, en autant qu'il soit métropolitain, ce qui veut dire que tout le monde qui entre sur l'île de Montréal paierait son écot.

C'est une idée simple, pas exactement révolutionnaire, puisque ça se fait à New York et à Londres. Le financement accru, suffisant et permanent, peu importe le mode, ce n'est pas un choix, c'est une obligation. Le statu quo ne peut plus durer. Il faut accélérer le développement du transport collectif sinon on va droit dans le mur.

Regardez à l'écran le diagramme du transport des marchandises dans la grande région montréalaise. Oubliez les chiffres, regardez juste la masse que ça représente, regardez les flèches petites et grosses : rien qu'à voir on voit bien : l'image parle d'elle-même. Maintenant, imaginez par là-dessus le phénomène de la 15e boule. Imaginez que ça bloque partout et tout le temps. L'enjeu, le mien et le vôtre, il est là. Donc je vous repose la question : avons-nous le choix ? Pas du tout : Nous n'avons pas le choix d'augmenter et d'emmieuter le transport en commun, nous en avons l'obligation. Alors posons-nous l'autre question, l'inévitable question : combien sommes-nous prêts, combien êtes-vous prêts à mettre d'argent pour faire disparaître la 15e boule ?

La seule réponse pragmatique, c'est : l'argent que ça prend. Et ça prend aussi vous. On a besoin de vous pour avoir de la détermination, chose pas facile en politique. On a besoin de vous pour voir le long terme, pour voir le « big picture », et ça non plus, ce n'est pas chose facile en politique. Donc vous devez vous impliquer, comme vous le faites aujourd'hui, avec vos collègues, vos associés, et vos clients. Vous devez alerter votre milieu à la gravité du problème.

Regardez encore à l'écran le diagramme des flux de circulation dans l'agglomération de Longueuil. À l'intérieur de chaque flèche, il y a le nombre de déplacements par jour. Ça va de 12 000 à plus de 130 000. Si on laisse faire, ça va continuer d'augmenter, et la 15e boule n'est pas bien loin. L'idée, c'est pas de stopper la croissance du trafic, c'est le contraire, c'est de déclencher la décroissance. Et voici comment nous entendons le faire, d'abord en ce qui touche l'agglomération de Longueuil, ensuite pour ce qui touche la zone montréalaise dans son ensemble.

D'abord, le RTL a reçu de l'agglomération un mandat majeur et structurant. Il s'agit de développer 3 nouveaux axes de service rapide par bus, un service dédié aux heures de pointe, donc à volume élevé, avec des trajectoires bénéficiant de voies réservées, 3 axes structurés en diagonales qui couvrent une bonne partie du territoire :

  • Un axe le long de Rolland-Therrien et débouchant au métro actuel,
  • Un axe parcourant Grande Allée et Taschereau et capable lui aussi d'alimenter le métro actuel,
  • Et un axe est-ouest de Taschereau à Mortagne.

Ah oui… j'oubliais une chose : ces nouveaux axes sont dessinés minutieusement pour alimenter de futures stations de métro de Longueuil.

Cela dit, il ne suffit pas d'alléger le trafic, il faut l'accélérer, à commencer par démêler le spaghetti infâme aux approches du Pont Jacques-Cartier. Il faut les redessiner, à l'horizontale comme à la verticale. Je ne vous décrirai pas le plan en détail, mais il existe, comme vous pouvez le voir à l'écran, avec nouveaux tracés, viaducs et voies supérieures nouvelles. Camions et voitures auront leur place. On arrivera plus vite au terminus. On accèdera plus rapidement au pont.

Parlant de pont, il y a le pont Champlain, qu'on va remplacer. Pas besoin de vous dire l'importance de l'aspect politique dans la décision technique qui sera prise. On veut une solution d'avenir, une solution complète, une solution une fois pour toutes. Donc nous voulons un mode guidé sur rail capable de soustraire 25 % des déplacements sur le pont, ce qui ouvrira la route aux transporteurs de marchandise qui n'ont pas le choix d'utiliser les véhicules qu'ils utilisent. On ne peut plus continuer d'enlever et remettre des cônes, matin et soir, comme on fait depuis 30 ans. C'était une solution temporaire pour le transport collectif et elle a fait son temps. Pensons à des solutions globales, des solutions conçues en fonction de la totalité des contraintes et de la totalité des objectifs, échelonnées sur la totalité de l'avenir prévisible. C'est ça que veut l'agglomération de Longueuil de toutes ses forces, et c'est ça que vous voulez.

Il y a un dernier aspect que je veux toucher : celui du processus de décision, de la fragmentation du processus de décision. Avez-vous déjà survolé la région montréalaise en avion, tard le soir, à haute altitude ? La flaque de millions de gouttes lumineuses que vous voyez alors par terre, vue de haut, c'est ça, la réalité, la réalité au complet, donc c'est ça, l'espace qu'il faut gérer. Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, mais une chose qu'on ne voit pas sur cette image, une chose dont la réalité du transport se fiche complètement, c'est les petites lignes pointillées des frontières municipales.

Conclusion : notre processus décisionnel en matière de transport, il faut le subordonner à une grande vérité qui est la suivante : La seule vraie réalité du transport, c'est la réalité au complet. Nous, les élus, nous allons prendre les bonnes décisions quand nous les prendrons ensemble au nom de la réalité au complet. Comme vous le voyez à l'écran sur une image un peu moins jolie, une image qui montre les zones de congestion systématique, nos problèmes sont partout dans la grande zone, ils se contaminent les uns les autres. Ça prend une solution globale, développée par un processus décisionnel global. Et la solution, avant d'être technique et mise en œuvre, elle sera politique ou elle ne sera pas, c'est aussi simple que ça, et je l'ai dit à tous les maires et à tous les ministres qui veulent m'entendre. Parce que, figurez-vous, c'est techniquement faisable de fluidifier la circulation sur les grandes et petites artères, s'il y a une volonté commune sur le plan politique.

Je vais vous raconter une belle histoire. Je vais vous parler de Gertrude. Elle est à Bordeaux, en France. Il y a 25 ans, des cadres de l'ex-STRSM l'ont rencontrée dans le cours d'un voyage d'études. Ils en sont revenus complètement gaga. Ils voulaient la ramener ici, mais elle coûtait trop cher. L'agglomération de Longueuil n'existait pas encore, et de toute manière, ça aurait pris la coopération de Montréal. Gertrude, ça veut dire « Gestion Électronique de Régulation en Temps Réel pour l'Urbanisme, les Déplacements et l'Environnement ». Bref, Gertrude, c'est un système, implanté sur tout grands axes et à tous les grands carrefours, qui minimise les temps d'attente aux feux de circulation en les synchronisant en fonction du trafic réel grâce à des senseurs implantés dans la chaussée qui comptent les véhicules et même la longueur des files d'attente, et le tout est centralisé à un poste de commande, qui régule informatiquement tous les feux de l'agglomération, même ceux des petites artères, afin de fluidifier le trafic en temps réel sur tous les grands axes dans toute l'agglomération.

Et ça marche, les gens de l'ex-STRSM l'ont vu : il n'y a jamais de bouchons sur les grands axes de Bordeaux. Gertrude peut même au besoin privilégier le passage des véhicules d'urgence sur les grands axes (ambulances, police, pompiers), en bloquant le trafic sur les rues transversales.

Gertrude, c'est une vraie beauté.

Sauf qu'il faudrait l'adopter tous en même temps, pour l'appliquer partout en même temps, indépendamment des lignes pointillées entre les villes ou les arrondissements.

Et c'est là-dessus que je veux vous laisser. Je ne vous dis pas que je vais vous offrir Gertrude à Noël prochain, et que vous ne resterez plus jamais coincés dans un bouchon. Mais je vous dis ma conviction profonde : La seule vraie réalité du transport, c'est la réalité au complet, qu'il faut gérer au complet, avec toutes les parties prenantes, y compris nous les élus, y compris les contribuables et les usagers, y compris vous.

Ce n'est pas un choix, c'est une obligation.