Allocution de madame Caroline St-Hilaire Vision transport de la CCIRS le 24 avril 2012

Seul le discours prononcé fait foi

Permettez-moi de débuter par quelque chose qui pourrait vous sembler inconvenant, mais qui va au cœur des raisons pour lesquelles je suis en politique.

Quand une personne est tassée dans un autobus trop plein, ou qu'elle a attendu plus longtemps que de raison sous la neige ou sous la pluie, ou quand une personne est bloquée dans son automobile, soit à l'entrée, soit à la sortie du pont Jacques-Cartier…

Pire, soit les deux, coup sur coup les jours de vraie malchance…

Ou quand une personne voit ses enfants, chemin faisant vers l'école, respirer le monoxyde de carbone des bouchons de circulation.

Ou quand une personne se fait dire que le métro est en panne.

Ou qu'elle doit acquérir une voiture si elle travaille de nuit, faute de service en commun !

Ou quand une personne voit le pont Champlain durer 40 fois moins longtemps que ceux construits par les Romains…

Ou quand nos voies rapides ne sont rapides que le dimanche, et encore ! Seulement la nuit.

Il se passe que cette personne, à ce moment précis, n'aime pas sa ville.

Et je vais vous dire quelque chose de pire.

Il se passe que cette personne, à ce moment précis, n'aime pas les décideurs de la ville, et qu'elle n'aime aucun des acteurs de sa ville. C'est tragique.

Chaque personne d'une ville doit aimer sa ville, chaque jour.

Chaque personne d'une ville doit sentir que c'est sa ville, chaque jour et que les décideurs font ce qu'il faut pour qu'il en soit ainsi, chaque jour.

Tout part de là.

Personnellement, je ne connais aucun politicien qui aime se faire détester chaque jour, … vous non plus, je suppose.

Je suis venue en politique municipale, et j'y suis encore, avec une seule idée en tête : remettre la ville à son monde.

Or, le transport en commun, le transport de toutes catégories, le transport dans tous les sens, et à tous les moments, c'est une manière magistrale de remettre la ville à son monde.

Que ce soit pour aller au travail ou aux études, ou pour aller faire ses courses ou visiter la parenté, un critère important dont la population se sert, pour mesurer l'engagement des décideurs et des élus envers la cité, c'est l'organisation des déplacements.

Alors quand un autobus est en retard, c'est notre faute, c'est ma faute.

Quand un chauffeur d'autobus est malpoli ou que les feux de circulation fonctionnent mal ou pas du tout, c'est notre faute, c'est ma faute.

Et mon petit doigt me dit que la personne dont je vous parlais tantôt, va me détester si elle m'entend prononcer une autre fois les mots « choix de société ».

L'organisation des transports y compris celle du transport en commun, y compris le financement du transport en commun, y compris la qualité du transport en commun, ce n'est pas une question de choix. Pas du tout ! C'est une question d'obligation, et encore : une obligation tout bêtement mathématique.

Avant le grand pelletage vers les villes, Québec finançait l'équivalent de 40 % des dépenses reliées au transport. Maintenant c'est 22 %. Les usagers et les villes contribuent pour 64 % !! Le fédéral, via les infrastructures : 5 %. Les usagers font leur part.

Ils sautent plus vite que prévu dans le transport collectif : l'ATUQ prévoyait sur 5 ans un accroissement de 8 %. Or, on est déjà rendu à 11 %.

Clairement, l'offre ne suit pas la demande.

Évidemment, le mot « obligation », ça sonne moins bien que les mots « choix de société ».

Mais c'est ça pareil : une obligation

C'est une obligation, pour nous qui faisons de la politique, et qui devons établir des schémas d'organisation, et c'est une obligation, pour vous qui faites des affaires, et qui devez prévoir dans vos plans d'affaires la juste part financière qui revient à l'organisation du transport, à l'organisation performante du transport.

ALORS la « question qui tue » : Pourquoi on n'y parvient pas ?

Avez-vous déjà survolé la région montréalaise en avion, tard le soir, à haute altitude ? Vous verrez une zone pigmentée de milliards de points lumineux. Une chose que vous ne verrez pas, c'est les lignes pointillées qui bornent les entités municipales du périmètre. Pourquoi ? Parce que la réalité, la vraie réalité pour les citoyens, c'est qu'il n'y a qu'un seul périmètre, un périmètre qui constitue la réalité quotidienne de la personne qui doit se déplacer d'une manière fluide, en se fichant comme de l'an 40 des lignes pointillées.

C'est ça, ma vision.

Et en vertu de cette vision, notre seule mission acceptable, c'est d'apprendre à penser et à agir ensemble, en faisant abstraction des lignes pointillées, mais en faisant inclusion du public voyageur.

Notre obligation, qui est une obligation de résultat, pas juste une obligation de moyens, elle est là. Notre légitimité comme élus et comme décideurs, elle est là aussi.

Laissez-moi vous illustrer les lacunes de notre processus décisionnel actuel.

Au milieu des années 80, quand j'ai eu à me transporter de Longueuil à Montréal pour étudier, la STRSM, l'ancêtre du RTL, a implanté une ligne express entre la Rive-Sud et Montréal.

On l'a fait passer par une voie réservée sur le pont Champlain, même si ça posait des questions de sécurité, même si ça handicapait la circulation automobile, car on disait que c'était une solution provisoire en attendant une vraie voie dédiée passant sur l'estacade.

Je me souviens très bien que c'était ça, le plan. Or ça fait 35 ans… et on n'a toujours pas de voie dédiée.

Est-ce qu'on peut décemment parler d'obligation de résultat ? On s'est butés au problème du choix entre bus et monorail, au problème de l'emprise de l'estacade, au problème des trajets, au problème de l'estimation des coûts et du financement.

Autant de raisons pour que rien ne se passe, ou devrais-je plutôt parler d'alibis, étant donné qu'il ne s'est rien passé !

Heureusement qu'il ne fallait pas aussi choisir une couleur…

Je vous ai donné cet exemple juste comme symbole, un symbole de ce qu'il ne faut pas faire, de sorte que nous ayons l'instinct de concevoir une autre vision, une autre attitude, donc un autre processus décisionnel.

J'ose nous critiquer, afin de nous stimuler à prendre de bonnes décisions d'abord chacun chez nous, et entre nous, quitte à élargir cette notion de « chez nous » pour déboucher enfin sur la zone métropolitaine.

Voici un exemple des décisions que nous avons prises :

Le RTL a reçu de l'agglomération un mandat majeur et structurant.

L'agglomération de Longueuil c'est près de 300 km carrés et près de 405 000 personnes. Notre réseau de transport a un achalandage de près de 35 millions de personnes par année. Ce n'est pas rien ! Notre part modale en pointe du matin, 24 %, 1000 employés, 425 autobus.

Le RTL a le mandat de développer trois axes d'un nouveau service rapide de bus, un service à volume élevé, dédié aux heures de pointe, avec des trajectoires bénéficiant de voies réservées.

Trois axes structurés en diagonale couvrant une bonne partie du territoire :

  • Un axe le long de Roland-Therrien et débouchant au métro actuel.
  • Un axe parcourant Grande Allée et Taschereau et capable lui aussi d'alimenter le métro actuel.
  • Et un axe est-ouest de Taschereau à Mortagne.

Ah oui… j'oubliais une chose : ces nouveaux axes seront dessinés minutieusement pour alimenter les futures stations de métro de Longueuil.

Car le prolongement du métro va réduire la circulation sur les ponts, conséquemment les GES. ET surtout, il va permettre de densifier notre territoire.

Déjà, que la Place Charles-Le Moyne, est le premier TOD au Québec.

Tout est en place. Il faut prendre une décision de GBS, gros bon sens. Pas une décision politique. C'est une obligation.

Donc oui, nous faisons monter la flamme en dessous du projet de prolongement du métro pour la partie EST de l'agglomération de Longueuil.

Et notre agenda — je vous l'assure — n'est pas de 35 ans. Et le gaz que nous utiliserons pour faire monter la flamme, il n'est pas polluant, rassurez-vous, mais il va être très très très achalant, et très brûlant si nécessaire.

Pour ce qui est de l'OUEST de l'agglomération, où nous demandons des changements structurels majeurs, comme la mise sur pied d'un réseau de système léger sur rail dans l'axe du pont Champlain, nous serons très achalants aussi, d'autant plus que nous avons un allié de taille, le pont Champlain lui même, qui vient de dire : « Changez-moi s'il vous plaît, je tombe de fatigue ». D'avoir un pont de votre bord, ça améliore pas mal votre rapport de forces.

J'ai bon espoir que le pont sera assez convaincant — et assez fatigué — pour provoquer des décisions rapides, et que l'autorité politique et morale que nous avons démontrée en matière d'aménagement du territoire fera en sorte que le projet, même s'il se discute à l'échelle de la zone montréalaise, se conformera à nos besoins. Car nos besoins en transport non seulement sont grands, mais ils grandissent.

Je pense ici à notre aéroport, que nous voulons municipaliser, ET SURTOUT qu'il faut rendre plus accessible, parce que ce secteur et ses alentours, c'est en plein ce que le maire Tremblay appelle depuis toujours une grappe industrielle.

Le germe de cette grappe est apparu il y a plus de 70 ans, puis elle a grandi. Aujourd'hui, cette grappe est incontestablement un acquis, tant pour Longueuil que pour la Rive-Sud et que pour toute la zone métropolitaine. Il faut maintenant la desservir avec du transport adéquat.

Ça passe notamment par la nouvelle gare intermodale de l'AMT à Saint-Hubert.

C'est aussi des travaux de plus de 100 M$ pour défaire les spaghettis routiers autour du métro pour en faciliter l'accès. C'est aussi, tout simplement, du transport actif dans le Vieux-Longueuil, dans l'axe de la rue Saint-Charles, avec le BIXI, entre l'Université et le Cégep.

C'est une grappe qu'il ne faut chercher ni à déplacer ni à remplacer, mais qu'il faut au contraire irriguer de toutes les manières, notamment par un transport adéquat.

La vision qu'on m'a demandé de vous décrire aujourd'hui, elle tient en ces deux mots : « transport adéquat ». Je vous le redis : fournir un transport adéquat, c'est une obligation.

Il faut que les déplacements cessent d'être une corvée, une corvée qui bouffe de l'énergie, qui bouffe du temps, ET qui restreint les choix de tout le monde.

Un transport adéquat, c'est comme le système sanguin, ça contribue à la santé de toutes les parties du corps, pourvu que les artères ne soient pas bouchées, ni les veines, ni les veinules, et ni surtout le cœur.

Quand je vous parle de grands axes, de terminus et de réseaux, de lignes du bus locales et de lignes express, pour alimenter tous les organes de nos villes, de nos agglomérations et de toute la zone métropolitaine, c'est ça que je veux dire : le transport adéquat, c'est la santé.

Un transport adéquat, ça devient un facteur dans le plan d'affaires des commerçants. Un transport adéquat, ça devient un adjuvant aux résultats scolaires des étudiants.

Un transport adéquat, enfin, ça devient le premier maillon dans la chaîne de plaisirs qui vous mène au parc Marie-Victorin, sur le Mont-Royal, au parc Saint-Laurent de Brossard.

Le transport adéquat, c'est bien, c'est bon, c'est intelligent. C'est digne de nous.

Voilà notre obligation.

Merci de votre attention.